Le mari de Claire
Chapitre 1
Cela faisait quinze années que nous étions mariés, et bien qu'il y ait encore de l'amour dans notre relation, la petite étincelle du début avait disparu. Je savais quel était le problème, mais toutes les discussions sur ce sujet avec Claire s'achevait par une dispute, et je ne voulais plus en provoquer d'autres. En effet, notre mariage avait été magique jusqu'à ce que je me retrouve au chômage, et à partir de ce moment les choses avaient commencé à se dégrader peu à peu.
Je venais d'être licencié d'une entreprise où je travaillais depuis plus de dix ans, et l'argent reçu en indemnités nous avait permis de rembourser l'emprunt de la maison. Nous étions donc à l'aise financièrement, mais j'avais besoin de retrouver rapidement du travail, car même si je n'avais que trente-six ans, je m'inquiétais vis-à-vis de mon âge sur le marché de l'emploi. Je dépendais maintenant de Claire pour les rentrées d'argent, ce qui me restait en travers de la gorge : même si nous ne manquions de rien, cela me gênait de prendre au distributeur cet argent qui n'était pas à moi.
"Oh, ne soit pas idiot," disait Claire, "c'est notre argent à tous les deux."
Claire : l'unique amour de ma vie. Je la connaissais depuis aussi longtemps que je me souvienne. Il n'y avait rien que nous n'ayons fait ensemble. C'était ma meilleure amie, mon amoureuse, mon amante, et j'étais devenu l'homme le plus heureux et le plus fier au monde quand elle avait accepté ma demande en mariage. Bien sûr, nous avions rencontré les petits tracas que tout couple de jeunes mariés connait, mais son solide sens de l'humour nous avait permis de traverser bien des épreuves. Elle était le ciment de notre mariage. Et, pendant que j'écris ces lignes, il m'est devenu maintenant évident qu'elle était infiniment plus forte que moi, dans tous les sens du mot, et cela dès les premiers jours.
Nous vivions dans un ravissant petit pavillon à Boulogne, dans la banlieue de Paris. Nous l'avions acheté pendant la chute de l'immobilier au milieu des années quatre-vingts, et nous avions mis toutes nos économies dans cette acquisition. Nous avions eu ensuite de la chance : j'avais eu une promotion dans mon travail, Claire avait été embauchée dans une banque parisienne, et tous nos soucis d'argent avaient disparu. Durant les années qui suivirent, je pense que nous aurions pu être décrits comme des nouveaux riches : nous passions de longs week-ends vers des destinations exotiques, nous avions chacun notre voiture de luxe, en somme nous avions tous les attributs de la réussite sociale.
Cependant nous n'avions pas d'enfant. Je ne sais pas où nous aurions trouvé le temps de les élever. C'était quelque chose que nous n'étions pas pressés de démarrer, et Claire, qui était plus agée que moi d'un an, m'avait dit récemment qu'elle n'en voulait pas. Pour ma part, je souhaitais quelqu'un pour continuer ma lignée, et quand j'en discutai avec elle un soir, elle me répondit simplement : "et moi ? Qui portera mon nom ?"
Quand nous apprîmes que ma société allait délocaliser en Chine, cela surprit tout le monde. Je n'avais jamais imaginé avoir un emploi à vie, mais d'un autre côté je n'envisageais pas à l'époque d'en changer. Il y avait quelques propositions de mutations à Shanghai, et je pouvais y postuler, mais quand je demandai à Claire ce qu'elle pensait d'aller vivre en Chine, elle avait ri à cette idée. Elle venait récemment de monter en grade dans sa banque, et elle suivait maintenant sa propre carrière. De plus, en toute honnêteté, je ne voulais pas partir de chez nous. Bien sûr, j'adore voyager, mais j'ai le mal du pays très rapidement, et la Chine me paraissait un peu trop exotique à mon goût.
Je reçu mes indemnités de licenciement en novembre de l'année dernière, et depuis je n'ai plus retrouvé de travail. Presque six mois... Je suis devenu petit à petit un homme au foyer, non par choix, mais par nécessité. Auparavant, Claire s'était toujours occupée des tâches ménagères : même lorsque nous travaillions tous les deux, elle en prenait à sa charge la plus grande part. Maintenant c'est moi qui m'occupait de la maison, ce qui était une nouveauté au début. Ma cuisine était abominable, et nous fûmes pris d'un fou rire plus d'une fois devant mes plats carbonisés, avant d'aller finir la soirée au restaurant. Cependant, un soir Claire rentra fatiguée du travail et ne trouva plus ça drôle.
"On ne va pas supporter ça tous les soirs, tu vas devoir apprendre à cuisiner !" Et elle le pensait vraiment.
Elle ne m'avait jamais parlé ainsi auparavant. Ce fut le premier signe de la modification dans l'équilibre de nos relations. Je me mis à apprendre à cuisiner. Je m'inscrivis à un cours à la mairie, et commençai à suivre toutes les séances. Le jour de l'inscription, il arriva un chose amusante : alors que Claire m'accompagnait pour voir s'il y avait des cours qui pouvaient l'intéresser, elle s'inscrivit à un cours de boxe française, pendant que je signais ma fiche pour apprendre les bases de la cuisine !
Devant cette situation, nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre en riant : "j'apprends la cuisine et toi le combat. Il semblerait que nos rôles soient réellement en train de s'inverser," dis-je en plaisantant, mais l'humour que je montrais alors a bien disparu depuis.
Juste après les vacances de Noël j'obtins un entretien pour un emploi que j'étais sûr d'obtenir. Ce n'était que mon premier entretien depuis mon licenciement, aussi quand je reçus la réponse négative je pris cela avec philosophie, et Claire fut compatissante.
La nouvelle année apporta une nouvelle promotion pour Claire. Avec ce nouveau poste elle obtint une voiture de fonction et un nouveau bureau dans le centre de Paris. Elle grimpait dans la hiérarchie de sa société, et j'aurais dû être fier d'elle, mais ce n'était pas le cas : je commençais à ressentir le fait qu'elle réussisse et pas moi.
Les choses commencèrent à empirer à la fin du mois de janvier. Je décrochai un autre entretien d'embauche, mais les dés étaient pipés, car les deux femmes qui faisaient passer les tests me firent sentir qu'elles recherchaient une autre femme pour le poste, et non pas un homme. Déprimé, j'errai de bar en bar avant de rentrer à la maison, ivre.
Quand Claire rentra à son tour, elle jaugea immédiatement la situation.
"Comment ça s'est passé ?" demanda-t-elle.
"J'l'ai pas eu", dis-je en bredouillant.
"Et donc tu t'es saoulé avant de rentrer ?"
"Ouais. T'as un problème ?"
"Non. Le seul problème que j'ai et d'être mariée avec un homme qui se comporte comme un assisté. Prends-toi en main, bon dieu !"
C'était la première fois qu'elle me parlait ainsi, mais cela marqua le début de nos nouvelles relations où Claire se montrait de plus en plus dominatrice : elle prenait les décisions, on allait voir ses amis, pas les miens, son emploi du temps était prioritaire sur le mien, et je commençai à me sentir inutile. A part les cours de cuisine et les entretiens à l'ANPE pour justifier mes allocations, je ne sortais plus. J'essayais de garder la maison propre, mais le coeur n'y était pas. Claire souffrait en silence de cette situation, mais elle allait se défouler aux cours de boxe française, deux fois par semaine. Je notais d'ailleurs durant les rares fois où nous faisions l'amour qu'elle devenait de plus en plus musclée. Son corps superbe s'était raffermi, et elle me semblait plus belle que jamais, pendant que moi je ramollissais à vue d'oeil.
Durant les mois suivants la situation se dégrada : échecs après échecs j'atteignis le point où je ne me souciais plus de ma recherche d'emploi.
Puis il se passa quelque chose qui changea tout.
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