Monica
Chapitre 7
Elle arrêta l'automobile sur une rue achalandée. C'était la fin de l'après midi et les terrasses étaient remplies de jeunes gens rieurs.
Monica me fit signe de sortir. Panique! Il me fallait cette fois affronter, en plein jour, le regard de dizaines de passants, de milliers de flâneurs. J'eus un instant d'hésitation; je l'entendis chuchoter, comme si elle ne se parlait qu'à elle-même:
"si tu ne te décides pas, ça sera un coup de fouet... ça sera deux coups de fouet... ça sera...".
J'ouvris la porte et fis l'effort de me lever. Effort pénible, dois-je dire, avec ce corset paralysant, cette jupe fendue jusqu'à l'indécence et ces souliers sur lesquels il me fallut aussitôt retrouver l'équilibre.
Je refermai la porte derrière moi. Elle s'étira pour la verrouiller, et j'eus la crainte, pour un instant à peine, qu'elle ne redémarre et m'abandonne à cette foule menaçante. Elle n'en fit rien. Elle sortit à son tour, me fit signe de la rejoindre sur le trottoir et nous primes la direction sud, bras dessus bras dessous, comme deux copines en goguette, ou deux prostituées évoluant vers leur bande de trottoir, vers leur lieu de travail.
La présence de Monica à mes côtés était comme une bouée contre la panique. Rarement n'ai-je eu autant besoin de la présence d'une femme pour me soutenir. C'était mon baptême de foule, ma première sortie travestie, mon inauguration au monde de la femme publique.
Des sentiments mixtes se bousculaient dans ma tête : la fierté de montrer à tous ce corps qui, pour la première fois, était ce qu'il avait si souvent rêvé d'être; la peur d'être reconnue, dénoncée, bafouée; la sécurité que me procurait cette femme splendide et cruelle, marchant à mes côtés; et la peur de l'irréversible où je sentais qu'elle m'entraînait.
Et par dessous tout, le cocktail de douleurs diffuses qui agressaient ce corps modelé contre-nature, écrasement des os des pieds, enserrement du ventre et du torse jusqu'à gêner la respiration, brûlures à l'anus...
Dans le restaurant très chic où elle m'emmena finalement, grand service, champagne, musique douce et chandelles, je ne pus guère commander qu'une entrée. Le corset m'étouffait à un point tel qu'après quelques gorgées de vin et deux ou trois bouchées, j'avais l'impression d'avoir avalé comme un goinfre. C'était pourtant mon premier repas de la journée, et il était près de 6 heures!
Elle me raconta des bribes de sa vie de maîtresse professionnelle. Comment, après des études collégiales pourtant brillantes, elle laissa l'école pour vivre avec un homme riche, qui l'initia progressivement aux pratiques érotiques bizarres. Elle fut un temps son esclave consentante, puis découvrit peu à peu qu'en fait, c'était elle qui contrôlait le jeu.
Elle eut tôt fait de renverser les rôles, et le mari puissant devint assez rapidement, dans l'intimité du foyer, la pâle copie d'un homme, servante hermaphrodite, totalement au service de son esclave d'hier.
C'est lui qui amena à la maison les premiers amants de Monica. À chaque fois, il feignait de quitter pour affaires, se retirait en fait dans sa chambre, revêtait son costume de bonniche, réapparaissait sous se déguisement et assistait sous ce rôle de servante aux préliminaires amoureux de son épouse avec l'autre.
Au début, ce jeu sinistre l'attristait. Elle voulut changer les règles du jeu. Il la supplia, lui offrit des bijoux, lui promit des châteaux, tout, pour maintenir ce rapport dont il sortait humilié.
Un jour, sans prévenir, le mari la quitta. La jalousie avait-elle eu raison de sa soumission? Où avait-il trouvé ailleurs une maîtresse plus exigeante? C'est ainsi en tout cas qu'elle se retrouva seule, et découvrit qu'elle avait pris goût à ces jeux érotiques, à cette présence permanente d'un homme façonné femme par sa seule volonté, à l'ivresse du pouvoir absolu sur cet être transformé.
Elle fit une nouvelle conquête, puis une autre encore. Mais cette vie coûte cher. C'est ainsi qu'elle commença à monnayer ses charmes, en s'arrangeant pour ne jamais avoir à payer elle-même de son corps. Ses amantes-esclaves allaient désormais travailler pour elle. Et j'allais être du nombre!
Puis, elle me laissa parler de moi. Elle apprit que j'étais célibataire, donc disponible, conclut-elle. Puis que j'étais journaliste à la pige, que je travaillais surtout à la maison, par téléphone, ce qui l'amena à penser que je pourrais bien conserver mon emploi, mon réseau de contacts, pour un temps du moins, avant d'assumer pleinement mon nouveau rôle d'esclave. Elle confronta nos goûts au cinéma, en musique, en politique même, et finit par établir à mon sujet un verdict fort positif.
- "Tu sais, Claudia, tu es une brave fille. Je te parais dure, sans doute, mais je suis une maîtresse compréhensive. Ce que tu vas vivre avec moi est unique. Des fois, tu auras honte, peut-être; tu te demanderas pourquoi tu fais tout ça. Mais petit à petit, tu réaliseras que cette seconde nature que je suis en train d'éveiller en toi, elle est déjà présente, là, dans ta tête. Mais il fallait une femme exceptionnelle comme moi pour te la révéler."
- "J'ai peur de votre discours, madame Monica. J'ai peur parce que malgré ces souliers qui me torturent, malgré ce corset qui m'étouffe, malgré cette gêne insoutenable lorsque les autres hommes me regardent dans ce restaurant, malgré tout ça, je suis bien. Et je n'ai pas envie de vous quitter. Alors je me demande si ce n'est pas comme pour le chemin de l'enfer, dans les petits catéchismes de notre enfance : une fois qu'on y entre, c'était, disaient-ils, comme une longue glissade sans fin, toujours plus souffrante... jusque..."
- "Il ne faut pas que tu aies peur, ma petite Claudia chérie. Bien sûr, tu vas souffrir parfois. Et tu vas m'en vouloir aussi, pas nécessairement pour la souffrance, d'ailleurs. Mais tu vas pouvoir vivre sans angoisse tes perversions les plus abjectes. Sans angoisse, parce que tu n'auras jamais à décider. Juste obéir ! Et cette possibilité de se décharger de toute responsabilité sur ta maîtresse, tu vas voir, ça n'a pas de prix. Si tu étais né femme, comme moi, il y aurait quelque chose de tordu dans une telle obéissance. Elle ne serait que le reflet d'une culture qui nous exploite. Mais chez toi, Claudia, la servilité est noble parce qu'elle est choisie."
- "Vous me laissez vraiment le choix, madame?"
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