Monica
Chapitre 9
- "Bon ! Je penses pas que le risque soit bien grand de baiser avec ces deux-là, ma petite Claudia. On n'est pas dans un bar gai, et je sais que ces gars n'en sont pas. Alors si tu veux bien, au lieu d'aller dans le bar où je prévoyais récolter tes premiers clients, on va ramasser ces deux oiseaux. C'est-à-dire que TU vas les ramasser. T'as déjà commencé à les exciter; ça, ça se voit. T'as qu'à pas lâcher, et ils tombent direct dans ton filet ! Tu marches?"
- "..."
Elle balaya mon hésitation d'un revers de la main : "Écoutes-moi bien. Je vais te laisser quelques minutes. Je vais aller à la salle d'eau, me refaire une beauté. T'en as pour cinq minutes toute seule. Mais tu lâches pas ces deux-là. Et tu gardes ton sourire de tantôt. Alors, ils vont vouloir s'asseoir avec toi, et tu leur dit "oui". Et je veux que tu les excites pour vrai. Te gênes pas pour mettre ta main sur leur queue."
- "Mais s'ils veulent faire la même chose avec moi, me caresser l'entrejambes?"
- "Ça, je m'en charge, dès mon retour. Mais fie-toi à mon expérience. Ce soir, tu vas te faire les dents sur ces deux mecs, et ils vont payer le magot pour explorer ton petit cul..."
- "..."
- "Claudia chérie, mon esclave, bienvenue dans ton nouveau métier de prostituée de luxe chez madame Monica."
Lorsque Monica fut partie, je me sentie affreusement seule. Abandonnée dans un gouffre immense. Elle m'avait jusqu'ici servi d'enveloppe protectrice. Femme fatale, au sexe ambigu, mi-vamp mi-folle de cabaret, j'avais au moins Monica, ma compagne aux allures sages, comme prétexte et comme chaperon. Je me retrouvais soudainement à portée de tous les regards, poule ridicule offerte aux sarcasmes des clients de ce restaurant trop chic. Étais-je vraiment désirable, comme Monica l'affirmait? Je risquai timidement un regard du côté des deux hommes, à la table voisine.
- "Vous n'avez pas beaucoup mangé, madame, me lança le premier. Vous n'aimez pas la table de ce restaurant?" C'était un jeune homme à la barbe courte, aux cheveux lisses, et au costume trois pièces plutôt terne, genre représentant de commerce.
- "Je n'avais pas très faim... Et puis je suis au régime", répondis- je, en m'efforçant d'adoucir ma voix, et en espérant que le fond de teint saurait cacher le rougissement de mon visage.
- "Vous ne voulez pas vous joindre à nous? On pourrait faire connaissance."
L'éternité dura quelques secondes, d'une totale confusion. Qu'allais-je faire? Une fois de plus, Monica avait eu raison. Il avait suffi qu'elle se lève pour que les deux mecs m'invitent à leur table. Le reste du scénario allait se dérouler sur un mode aussi prévisible. Ils voudraient coucher avec moi, et ma maîtresse allait me pousser dans leurs bras.
Mais merde ! J'étais encore équipée de ce sexe d'homme, honteusement raide sous ma robe où il formerait une saillie si jamais j'osais me lever.
Et si j'arrivais habilement à leur dissimuler la chose, combien de temps pourrait durer le subterfuge? Et puis, plus fondamentalement encore, étais-je, moi, prête à accepter ce rôle de prostituée que Monica m'avait confié.
Jusqu'ici, j'avais été possédée par cette femme démoniaque, incapable de m'affranchir de ces exigences. Et le destin effroyable qu'elle esquissait pour moi, je le vivais en fantasme, et me laissais séduire. Mais voilà que le fantasme prenait forme. Deux hommes m'invitaient à leur table avec le seul désir de me sauter.
Et si j'acceptais l'invitation, si Monica me retrouvait parmi eux, il n'y aurait plus aucune sortie possible. Elle allait, dès son retour, reprendre le contrôle total de mes gestes, de mes désirs, de mon corps. Et j'allais obéir, jusqu'à faire tout ce que ces hommes allaient vouloir. Mais comment allaient-ils réagir en découvrant qui j'étais?
J'ai regardé la porte du restaurant, J'ai compté les pas qu'il me faudrait pour fuir. Je me suis levée. Mes souliers m'ont fait affreusement mal. J'ai cru que j'allais défaillir. J'ai tout de même eu le réflexe de placer ma sacoche sur le devant de ma robe, pour cacher ce qui pourrait trahir mon sexe...
Puis je me suis à nouveau sentie désirable. Alors je me suis retournée vers les deux hommes, leur ai souri et me suis assise à leur table. Délicieux vertige. J'avais une fois de plus cédé, en sachant que dès le retour de Monica, le piège serait définitivement scellé. L'irréparable était commis. J'allais donc, ce soir, subir mon initiation comme prostituée !
Mais comment leur faire savoir la vérité? Ne la connaissaient-ils pas déjà, en fait? Assise entre ces deux hommes, aux arrières pensées évidentes, j'étais proche de la panique! Pourvu que Monica revienne rapidement !
- "Mon nom, c'est Robert, me dit le barbu qui m'avait invité. Lui, c'est Dan. Un agent d'assurances, et un bon copain à moi. Et vous, votre nom?"
- "Je m'appelle Claudia. Ma copine, c'est Monica."
- "Vous savez que vous êtes une drôle de femme? reprit Robert. Vous avez l'air toute timide, et pourtant, votre manière de vous vêtir, votre allure, sont, comment dirais-je... attirantes, quoi ! Vous faites quoi, dans la vie?"
- "Oh ! pas grand chose... Secrétaire particulière."
J'avais dit la première chose qui m'était venue à l'esprit. { Secrétaire". Symbole social de la femme soumise, sans intérêt propre, qui n'existe que par la grâce de l'autre, mais qui fait, en secret, tout le travail.
- "Et votre copine?"
- "C'est ma patronne. Elle est bien, non?"
- "Vous aussi, vous savez," répondit l'autre, volontairement charmeur.
Il y eut quelques secondes de silence. De malaise. Puis, ils se mirent à parler de leur boulot, comme le font tous les hommes, lorsqu'ils ne savent quoi dire. Et de leurs charmes. Orgueil soigneusement cultivé du dragueur, discours qui ne trompe personne, mais qui séduit pourtant, parce qu'il meuble les silences. Et parce que les phrases délicieusement vides masquent à demi les mouvements d'approche des corps qu'elles servent à favoriser. Invasion douce mais insistante du regard, de l'épaule, de la main baladeuse.
Confuse, je répondais des banalités, toute absorbée à observer cette manœuvre, pour la première fois dans la peau de la cible. Et je compris de l'intérieur ce qui, du point de vue de l'observateur neutre, m'était toujours paru incompréhensible : pourquoi les filles, dans les bars, sont-elles si facilement séduites par des discours aussi fats? La réponse est simple. Comme femme, je désirais ces deux hommes. Je les écoutais à peine, mais les vibrations de leurs voix alternantes me les rendaient désirables.
La séduction jouait à fond. Ils n'étaient pas désagréables, au fond, et seule la crainte de laisser paraître mon sexe, maladroitement compressé entre mes jambes, m'empêchait de céder dès lors à leurs avances. Comment allaient-ils réagir? Quand Monica reviendrait-elle prendre en charge la suite de la soirée?
Je sentis brusquement monter en moi la panique. Et si Monica était partie? Si elle m'avait abandonnée à ces deux hommes, sans défense, avec leur colère comme dernière humiliation lorsqu'ils comprendraient la supercherie!
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